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Parole

Dimanche 22 mars 2009 7 22 03 2009 08:17
 

Il est admis que l'homme a, peu à peu, appris à maîtriser la nature, et à s'en protéger. Ce n'est pas tant qu'il ait découvert de quoi était faite la matière ou l'énergie, mais il a appris à prévoir leurs effets, leur fonctionnement, à les provoquer et les contrôler pour ses besoins personnels.


On a bien dû admettre que cette maîtrise n'était pas sans inconvénients et sans dangers. Les destructions aussi ont beaucoup progressé.

 

Mais l'homme a aussi appliqué sa soif de savoir et de maîtrise à lui-même. Nous ne parlons pas ici des progrès de la médecine ou de la biologie, mais de tout le corpus de connaissances à propos de l'esprit humain, de l'âme humaine, de la nature humaine.


La langue a servi ce projet et a apporté avec elle le mal, le pouvoir et la mort.

 

On a vu que ce qui existait pour nous, ce qui était objet de connaissance ou de conscience était ce qui était nommé. Les mots donnent naissance à un connaisseur et un connu séparés. Un parfum, un son, un objet, une sensation non nommés ne sont pas isolés, identifiés, mémorisés.


Mais les mots ne permettent pas seulement de donner naissance à quelque chose, de le signaler à la conscience, ils donnent aussi à cette chose un certain sens, son sens.


 

Les mots donnent naissance au monde, ils donnent naissance à un certain monde.

Quand ces mots, au sujet de l'homme, désignent des normes, des objectifs, des valeurs, ils désignent en même temps leur opposé, leur contraire. Rien ne serait connu comme étant le mal si le bien n'avait pas été défini, posé. Le mal est une création du bien. Personne ne songe à inventer des concepts de mal. On voit, on conçoit, on commet donc le mal après avoir appris les mots désignant le bien.


Tout le mal est apporté par la langue, inscrit dans la langue. Il n'est pas dans la nature humaine. Quand le mal n'est pas dans la connaissance humaine, il n'est pas non plus dans l'acte, ou l'intention ou le coeur de l'homme.


 

La langue apporte aussi la soif de pouvoir, la jouissance du pouvoir et de la domination.


Pas d'incertitude, pas de trou, pas d'incohérence, pas de contradiction, pas d'échec, pas d'ignorance dans la langue. Il s'y déploie une logique implacable, un déterminisme sans faille. Le rapport du sujet à l'objet est le plus souvent un rapport de pouvoir, de maîtrise totale.
Nous parlons, nous nous identifions au sujet et exerçons sur les objets (compléments, attributs etc) représentant le monde un pouvoir tyrannique.


Quand le sujet est l'homme et quand l'objet est l'esprit humain, l'âme humaine, la nature humaine, nous subissons directement la tyrannie inhérente à la langue, ou celle des autorités en la matière. Le rapport du connaisseur au connu est le même qu'il s'agisse d'une force physique, d'un matériau quelconque ou de l'homme : maîtrise, exploitation, domination.


 

La langue a aussi apporté la mort.

Nous avons vu que le monde de nos pensées était irréel. Nos représentations sont de l'imaginaire. Mais elles sont aussi, et pour la même raison, dénuées de vie.


Si le phénomène de la pensée est une manifestation de la vie, les objets que cette pensée présente à la conscience ne souffrent pas, ne sont pas conscients, n'ont aucune sensibilité, n'aiment pas. Ils sont sans vie.

L'image de mon fils ou de ma fille, n'est pas vivante. Cette image n'est pas consciente de moi, n'est pas sensible à moi, ne m'aime pas.

Des images mortes sont inventées par la société, présentées comme modèles ou comme objectifs.

Etant devenus des êtres du langage, notre rapport aux autres et à nous-mêmes étant entièrement régis par le langage, nous sommes en même temps sous le règne du mal, du pouvoir et de la mort.


Par Jean Louis
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Samedi 13 juin 2009 6 13 06 2009 16:56
 

Au-delà de l'aspect physiologique et des capacités d'élocution propres à l'être humain, parler, c'est faire comme son entourage, c'est imiter, participer. C'est se mettre à la place du locuteur originel. On voudrait être l'auteur de ses paroles comme on a cru que l'autre était l'auteur des siennes.


On pourrait croire que la parole est un instrument de liberté et d'affirmation. En réalité, si on y croit, c'est surtout un instrument d'asservissement. C'est l'instrument du sujet, et le sujet ne peut jamais être libre, il est pris dans le sens.

 

Le mot est le moyen privilégié d'échange. Il semble, à voir comme il est investi, que ce soit l'enjeu principal.


Ce que l'on peut déjà constater, c'est que la société a organisé partout des situations, des contextes, des scènes, des rites ou des cérémonies, où des personnes accréditées imposent leur parole à des personnes soumises ou contraintes. Que se passerait-il si chacun de nous avait toujours eu la liberté la plus totale d'écouter qui il veut, quand il le veut, le temps qu'il veut ?
 

L'éducation consiste essentiellement à soumettre l'enfant à un lavage de cerveau intensif en profitant de la malléabilité de son esprit. On le contraint à apprendre et restituer les paroles des autorités sociétales. Pendant tout ce temps, il doit montrer qu'il a bien retenu, bien compris et bien répété ce qu'on lui a dit chez lui, à l'école, au catéchisme etc et qu'il s'y conforme.
Parler c'est rendre compte ou rendre des comptes. Toute une cohorte de personnes supposées savoir sont là pour jouer les juges et les prophètes.

Au bout de deux décennies, la servitude est bien installée.

 

On passera ensuite son temps à chercher, espérer, produire des stéréotypes, repères, clichés, à prendre les autres à témoin de son savoir, de sa conformité. En fait, on rêve d'un savoir qui n'existe pas. On mime, on quête ce savoir sans jamais le trouver. Que cherche-t-on ?


Parler, comme nous l'avons vu, c'est généraliser. Chacun croit pouvoir généraliser ou plutôt, pour la majorité, essaie de généraliser, de s'appuyer sur la dimension collective du sens des concepts pour tirer des conclusions générales. Tout le jeu est là.

Les repères sont des référents dont on ne discute plus.
 

Selon sa place dans la société, on peut plus ou moins prétendre incarner cette prétendue généralité des concepts et dire ce qui est vrai pour tout le monde. Avec des jugements, des sentiments, de l'émotion, cela va encore mieux.


On ne peut échanger qu'en tenant pour acquise une communauté de sens au niveau des référents des mots, qu'en acceptant la portée générale, la dimension collective de tous les mots que l'on emploie - comme des bases successives qui nous permettent d'avancer - alors qu'en réalité, tout ceci est faux.


En fait, nous ne regardons pas les choses en face de façon à pouvoir continuer à croire que l'on communique. C'est l'idée de communiquer qui est sacrée.
 

C'est la grande méprise. On a cru que nous ne partagions pas seulement les signifiants, mais aussi le sens de je ne sais quel référent commun. En réalité, au niveau du sens, il n'y a que des différences. Et quand il semble y avoir un accord, ce n'est qu'un malentendu. Vous pouvez vérifier.


Dans l'échange par les mots, rien de commun sinon des signifiants (sons, gribouillis) retenus et restitués. Tout le reste est propre à chacun. Ce n'est pas complètement étranger, mais c'est parfois très éloigné. En tout cas, ce n'est jamais superposable, jamais semblable. La raison en est que cela reste purement interne, mental, imaginé.

"Soyons clair : vous n'entendez jamais un seul mot de quelqu'un d'autre, quelles que soient les relations d'intimité que vous croyez avoir avec cette personne ; vous n'entendez que vos propres traductions ; ce sont vos mots que vous entendez." (U.G. Rencontres avec un éveillé contestataire .- Ed. Les deux Océans) 
 

L'idée que cette imagination passerait par les mots est une illusion. Ce qui rappoche les représentations, c'est seulement le fait que nous sommes dans le même monde, la même société et que les signifiants sont censés désigner des choses sensibles (quoique souvent, ce n'est qu'une projection d'une création mentale). Nous avons des référents, mais nous n'en avons pas la même représentation, nous ne leur donnons pas le même sens.

Faites toutes les expériences que vous voulez sur ce qui est communiqué, vous verrez.


Ainsi, tout a reposé sur cette croyance en des référents communs auxquels on donnerait le même sens.

 

La parole nous permet de jouer un rôle qui peut être reconnu. Mais personne ne parle, personne ne pense, c'est juste le souvenir réactivé d'une parole supposant un auteur ou émanant de quelqu'un comme au tout début. Une scène primordiale que l'on rejoue. C'est une identification aux premiers locuteurs. Si on regarde froidement, et dans le présent, ce qui se passe, personne ne parle, c'est machinal.


Dans la pensée, comme dans la parole, on imagine que le sens passe, sans altération de l'émetteur au récepteur. Mais ce n'est que notre pensée de l'émetteur et notre pensée du récepteur. Tout se passe dans la même conscience, la nôtre.


Parler, c'est se référer à ses propres représentations, et uniquement à elles. C'est vrai aussi pour les plus émminentes autorités.

 

Tous ceux qui prétendent parler des hommes en s'adressant à tout le monde, et dire la vérité, c'est à dire tous ceux qui prétendent incarner la vérité de l'acception des concepts et la vérité contenue dans ces concepts, sont des imposteurs.

"Nos mentalisations sont des elfes, des fées adorables. Mais si vous leur accordez la moindre parcelle de vérité, elles deviennent des dragons très dangereux. C'est ça qui nous tue. Le mal dont nous souffrons est un mal spirituel. Il consiste à produire des mentalisations et à les investir frauduleusement, sans en avoir la moindre conscience, d'une réalité de type autonome, objectif. Et c'est foutu, c'est le drame."

" L'effet rédempteur de l'éveil est de mettre en lumière - dans le champ entier de la conscience - toutes les mentalisations frauduleusement constituées en réalité.» (Stephen JOURDAIN .- Une promptitude céleste .- Ed. Du Relié)

Par Jean Louis
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Mardi 22 septembre 2009 2 22 09 2009 10:30

Nous avons vu que la pensée ou la parole nous transportaient dans un temps et un lieu virtuels où il se passait des événemets virtuels et où nous accomplissions des actions virtuelles.


Mais il y a aussi du présent dans la parole et la pensée. Bien sûr celui de l'énonciation, de l'audition ou de la lecture (le sens dont on prend conscience à cet instant), mais pas seulement. Et elles doivent justement leur pouvoir à ce présent. Il ne peut en être autrement puisque la réalité et notre vie, sont ce qui se passe à cet instant.


Nous avons vu aussi qu'en tenant pour vrai cet univers virtuel et en agissant en fonction de lui (film) nous le transformions en réel.


La parole ou le verbe fournissent de multiples moyens d'action sur l'auditeur pour qu'il prenne en compte, d'une façon ou d'une autre, les postulats ou l'univers virtuel créés. L'attention est dirigée vers le postulat, du seul fait qu'il est souhaitable de le comprendre, et nous sommes souvent dupes de l'autre dimension de la parole : les affects qui sont postulés.


Tant qu'un événement, un fait – perception des sens, sensation, pensée – n'est pas nommé, tant qu'il reste un simple phénomène pour la conscience immédiate, il n'est attribué à personne et ne trouble personne.

Dès qu'un mot, un concept est associé à cet événement, ce fait, ce phénomène, ce mot ne reste pas isolé. Il s'insère immédiatement dans du sens, dans une pensée.
Le concept devient un objet pour le sujet dans la pensée, et le sujet est séparé de l'objet tout étant relié à lui de façon définie et supposément définitive.


Or, il se trouve que ce sens, cette pensée sont presque toujours un jugement, une évaluation. Qui dit jugement, évaluation dit affect. Le rapport entre sujet et objet, dans la phrase, est un rapport d'amour ou de haine, d'attraction ou de répulsion. Cela représente un mouvement, une tension.


La pensée, en tant que libellé, est inerte, impuissante. Si elle est méprisée, elle reste lettre morte.
Nous apportons notre énergie, nos sentiments, nos affects à ce mouvement, cette tension purement verbaux pour les animer, et nous nous identifions au sujet. Nous sommes mobilisés, investis pour rejeter le concept ou tendre vers lui, vouloir le changer ou le conserver. Sujet = Je.


Nous possédons, en mémoire, un stock considérable de pensées-jugements, c'est à dire d'affects prêts à surgir, à s'investir, à nous mobiliser. Il suffit de les réactiver.


Il y a de nombreuses façons de réactiver, sur l'instant, nos jugements, nos passions, nos affects. Ficelles du verbe. En voici quelques unes.


1 - Essai de transfusion d'un sentiment de savoir.


« Aujourd'hui, on aide les enfants à développer leur personnalité, à prendre conscience d'un tas de choses. Ils sont plus intelligents, plus vifs, mais plus angoissés. On s'en occupe très bien à la maternelle et à l'adolescence, on les abandonne. La société ne prend pas le relais des parents.» (CYRULNIK)

C'est ce que l'auteur prétend. Invérifiable. Mais vous n'allez pas mettre en doute son savoir. Pour des parents inquiets, prévoir les risque est important.



2 - Essai de transfusion d'un sentiment d'échec.


« La rentrée syndicale est assez mollassonne. Normalement vous faites de grandes déclarations : la rentrée sociale va être chaude « Nicolas DEMORAND (France 5 - 20 sept 09)...

La 5 fait les programmes de la 5, pas ceux des manifestations. Ses critères et attentes sont nuls et non avenus. Mais pour un responsable syndical, le pouvoir de mobilisation des travailleurs est important.



3 - Essai de transfusion d'un esprit retors. On prête à son interlocuteur des désirs, des intentions machiavéliques.


«Ces scrutins organisés par des partis politiques, tout ça, c'est pour se faire mousser» (France inter. 21.09 Interview de Besancenot Une réaction d'auditeur à propos du vote à la Poste.)
La droiture ou l'honnêteté d'un leader politique est importante.



4 - Essai de transfusion du sentiment de posséder une vérité. On place l'interlocuteur en position de savoir, de généralisation très gratifiante. Fausseté, hypocrisie.


«Si tu coopères, tu en seras gagnant ! En effet si tu agis dans ton coin, que tu veux toujours " tirer la ficelle " à toi, tu n'arriveras pas à obtenir ce que tu veux. Dans la vie, il faut faire des concessions pour pouvoir s'entendre, vivre avec les autres. Coopérer, ça enrichit la vie !" (L'heure de la morale en Alsace-Lorraine : par Jeanne-Claude MORI institutrice)


A partir de là, l'enfant adopte le principe de coopération comme une vérité à laquelle tout le monde doit se soumettre et qui lui donne à penser qu'il incarne le bien collectif. Les adultes aiment penser qu'ils détiennent une vérité générale dans un domaine ou un autre.

 

5 - Essai de transfusion d'un sentiment de satisfaction personnelle parce qu'on aurait trouvé une solution.

«Vous avez découvert ceci» «vous avez trouvé cela» «c'est ainsi qu'il faudrait faire selon vous ?» «vous défendez l'idée...» etc Idée que l'on aurait trouvé une certaine vérité.

L'idée que l'on est capable d'être juste, clairvoyant est importante.



6 - Essai de transfusion d'un sentiment de culpabilité ou de médiocrité. On place l'autre dans une situation morale donnée et on lui dicte sa conduite.

 

"On se regarde un jour dans les couples d’en face, et on n’a plus rien à se dire, on ne s’est pas aperçu que, pendant dix ans de vie commune, on a passé son temps à s’occuper de ce genre de petits riens, plutôt que de s’occuper de ce qui était fondamental pour la vie du couple.«

(Philippe AUBERT de l'Eglise Réformée, paru dans la revue "Vivre")
Référence aux ideaux de départ pour un couple.



7 - Essai de transfusion d'un sentiment d'orgueil. On s'attaque à la fierté, à l'image de soi de l'autre.

«Vous n'êtes pas capable de faire ceci» «Je compte sur vous pour faire cela» «Êtes-vous à la hauteur ?» etc



Tout cela est à effet immédiat. Tous ces jugements touchent à des valeurs répandues, admises, jamais reniées. Parents avisés (1), efficacité dans le travail (2), innocence ou pureté des intentions (3), sagesse (4), génie personnel (5), grandeur d'âme ou élévation de l'esprit (6), trempe (7). Autant de valeurs dont le moi est prisonnier, autant de composantes obligatoires de l'image de soi.


C'est à une communion-régression que le locuteur nous convie en simulant la compréhension, l'empathie.

Pourtant, dans l'attention à l'ici et maintenant du locuteur, on voit qu'aucun sentiment n'est ressenti par lui, il n'éprouve aucun de ceux dont il parle. Ils appartiennent au monde virtuel dont il est question. Ils sont ainsi maîtrisés, mis en scène.


En fait, ce sont nos propres affects, réactivés, ressuscités, qui remontent et se manifestent maintenant parce que des valeurs essentielles au moi ont été mises en balance et non ceux du locuteur.


Nous voyons bien qu'il suffirait que l'on soit indifférent à une – ou plusieurs – de ces valeurs, pour que le jugement, l'insinuation n'aient aucun pouvoir sur nous.


Nous voyons bien que tout l'art de l'échange repose sur la manipulation du moi. Grâce à un entraînement, un savoir faire, cela fonctionne presque tout seul.

Ce que l'on retrouve le plus souvent, c'est la flatterie et la provocation.

En restant ouvert à ce qui se passe ici et maintenant - ce qui vient des êtres est vivant ; il n'y a rien de vivant dans le verbe, et pour cause, il est inexistant - en considérant froidement, impartialement les propos de l'autre, en abandonnant tout intérêt personnel, en coupant tout rapport avec le passé, on se libère des pièges du moi dans lesquels le locuteur prenait un malin plaisir à nous faire tomber.

Dans le cas contraire, une volonté de paraître conforme à la valeur se déploie, on se contrefait, et on tombe dans le piège tendu.

Par Jean Louis
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