Baignant depuis deux mille ans et plus dans la culpabilité, le mélodrame ou le sentimentalisme, l'épopée ou l'héroïsme, le sacrifice, la bien-pensance ou
l'hypocrisie, la haine des expressions de la vie comme celle de vouloir mourir dans la dignité, le sociétalement correct, nous avons confondu l'être et le désir. Nous avons à l'égard du désir le
respect, la considération que nous éprouvons tout naturellement pour l'être pourvu que ce désir soit à peu près dans le droit fil du mythe dominant.
Comme si le désir, quel qu'il soit, aussi naturel qu'il soit, venait de l'être, de la conscience. Comme si le désir, et surtout le désir psychologique – car le
mythe dominant est psycho-moral, il suffit de voir quelles « disciplines » s'épanouissent - méritait toujours cette attention inconditionnelle.
Le désir psycho-moral est presque toujours une plaie. Mais du fait de cette confusion dans laquelle nous avons été conditionnés, nous ne nous donnons pas toujours le droit d'aborder ce
désir psycho-moral avec beaucoup de circonspection.
Il faut lui ouvrir son coeur - voire son porte-monnaie- il faut lui donner le bon dieu sans confession, il faut le trouver très interessant, il faut lui donner de la valeur, il faut y voir une
expression sacrée de l'humanité. C'est un devoir de personne bien élevée. Il est forcément au-dessus de tout soupçon.
Notre conditionnement nous a justement bien disposés à l'égard d'un tel désir. Comme si c'était la meilleure manifestation humaine.
Les culs bénis prolifèrent. La bonne conscience est le souci majeur. Ceux qui savent la manipuler font carrière. C'est à celui qui vendra le mieux
sa recette psycho-morale. Chacun son dada. Qui, c'est la charité ou le don de soi, qui c'est la résilience, qui c'est l'éducation, qui c'est la reconnaissance sociale, qui ce sont les repères
sociaux, qui c'est la relation, qui c'est l'amour, qui c'est le bon citoyen etc etc etc
Et maintenant, on prétend se faire valoir grâce à son idée, sa conviction, son désir psycho-moral, on le projette ou on le met ostentiblement sous le nez des autres, on veut entraîner l'autre
dans sa dérive et on accepte mal le refus.
On est de plus en plus dépendant des autres pour vivre, pour être, c'est à dire dépendant d'une idée et de la reconnaissance et du succès de cette idée.
Bienfaiteur de l'humanité. Tout le monde veut faire le bien des autres bien que souvent on se débat avec des problèmes ou on n'applique pas soi-même ses conseils.
A votre avis, d'où cela vient-il ? Quel modèle de Sauveur du monde ?
Mais on sait que l'envie nous prend de vouloir faire le bien des autres quand on n'est pas heureux de son sort. On se trouve ainsi une légitimité.
Il y a pourtant quelque chose qui devrait nous détourner du désir psycho-moral de quelqu'un : c'est qu'il veut toujours, plus ou moins, nous utiliser, se servir de nous, pour ses intérêts,
son ambition, son objectif. Nous ne sommes que des faire-valoir. Grâce à nous, il acquererra du pouvoir, de l'importance. C'est le plus egocentrique, le plus pernicieux désir qui
soit.
Les enfants sont souvent victimes d'un forcing affectif pour qu'ils acceptent, embrassent, les dadas des adultes. Sentiments, motivation, morale, mise en scène, stratégie ou techniques
personnelles et collectives, servent à faire passer ces désirs, à investir des mots. Ce qui est important pour les derniers le devient pour les premiers. (Nimporte quoi d'ailleurs) Les enfants
sont un enjeu de plus en plus tôt pour tout le monde.
La bonne intention suppose tout naturellement le défaut, l'insuffisance de bonne intention, c'est à dire la mauvaise intention, invente même l'existence de la mauvaise intention. L'une et l'autre
s'auto-engendrent, pour la joie de ceux qui sont les plus malins. La prolifération des idées du bien implique la prolifération des idées du mal.
Tout le monde connaît, plus ou moins, l'histoire du péché originel, Eve désobéissant à Dieu, mangeant du fruit de l'arbre de la connaissance, en proposant à Adam, avec les conséquences pour
l'humanité que l'on connaît.
On fait reposer notre malheur sur le péché de nos premiers parents. Mais ce n'est pas ce qu'il faudrait comprendre.
Voyez Barbe-Bleue par exemple. Si Barbe-Bleue avait été vraiment sincèrement désireux que sa femme n'ouvre pas le petit cabinet, il ne lui en aurait même pas parlé, et il aurait gardé la clé sur
lui. Mais il a tenté sa femme comme Dieu a tenté Adam et Eve en leur parlant d'un cabinet ou d'un arbre interdit. Le vrai tentateur, c'est Dieu, ce n'est pas le serpent.
Il a même inscrit dans l'esprit d'Adam et Eve, malgré eux, l'idée d'un choix, c'est à dire l'idée d'obéir ou de ne pas désobéir. Donc il leur a insufflé l'idée de désobéir.
Il a greffé l'idée de péché dans leur esprit, idée de péché qui était d'abord en lui. Il a inventé le péché et en a donné l'idée à Adam et Eve. C'est pervers. (d'où la thèse
gnostique) D'autant qu'Adam et Eve étaient bien loin d'imaginer la décision que Dieu allait prendre, sinon, ils se seraient débarrassés de l'arbre par un moyen ou un autre pour ne pas avoir
d'ennui.
C'est pareil avec toutes les idées du bien qui circulent. Elles introduisent, à chaque fois, une dimension de mal correspondante.
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