Nous savons que les voyages dans le temps existent, nous sillonnons le futur et le passé continuellement sans même nous en rendre compte, mais ce sont des voyages,
un futur, et un passé virtuels.
Nous pouvons effectivement agir sur ce qui est présent ici, nous ne pouvons pas agir sur ce qui s'est passé, ni même sur ce qui se passera si cela ne consiste pas à agir sur le présent. Et nous
ne pouvons pas non plus observer ce qui s'est passé ou ce qui se passera.
Ce passé et ce futur sont un passé et un futur imaginés, éventuellement sur la base de documents écrits par des témoins.
Mais nous sommes continuellement dans un futur ou un passé imaginaires, et nous vivons la vie de ce voyageur virtuel, ému, mobilisé, convaincu par ce passé ou futur virtuels, par nos pensées du
futur ou du passé.
Et pourtant, en réalité, nous ne pouvons pas nous échapper du présent. Seul le présent est réel – arrive effectivement – ou le réel est le présent.
Il y a conscience, cette conscience est la conscience du présent. C'est la conscience de ce qu'on ressent, pas de ce que l'on ressentira, ou de ce qu'on a ressenti.
On le ressent maintenant. C'est la conscience de ce qu'on perçoit, pas de ce qui ne sera perceptible que dans le futur ou de ce qui était perceptible dans le passé. C'est perçu
maintenant. C'est la conscience des événements mentaux, des pensées, pas des pensées futures ou passées.
Et même la pensée d'un événement futur ou d'un événement passé, d'un souvenir ou d'une projection, d'une chose hypothétique survient maintenant, est un objet présent de la
conscience. C'est le film que nous voyons. Le film se présente maintenant.
Si nous nous mettons à croire que ce souvenir ou cette chose hypothétique ou du futur, que ce film, est la réalité, nous le croyons maintenant, au moment présent où cette pensée survient, et nous
le passons dans les actes maintenant, au moment où cette pensée survient et tant qu'elle reste à l'esprit.
Nous agissons conformément à ce que nous voyons dans le film, comme des spectateurs qui, voudraient intervenir dans le film ou agir
dans la réalité conformément à ce qui se passe dans le film !
Donc, si nous sommes la conscience, si c'est la réalité de "qui nous sommes", alors nous sommes rivés entièrement au présent. Le futur et le passé ne sont que la fiction d'un film. Si notre existence est réelle, c'est le présent.
Or nous sommes mentalement toujours dans un futur ou un passé virtuels, imaginaires, et nous agissons, réagissons en fonction de ce futur ou passé virtuel qui défilent actuellement dans la conscience.
Être dans le futur c'est anticiper. Être dans le passé......c'est anticiper.
Voyons les choses en face. Nous ne pouvons pas prévoir, maintenant, à l'instant, ce qui va se passer dans la minute qui suit : que ce soit sur le plan des
événements dits extérieurs que sur le plan des événements dits intérieurs (émotions, pensées, désirs etc).
Tout est inattendu. Nous n'avons presque aucune chance de prévoir ce qui va précisément se passer et nous en sommes conscients. Ce que nous faisons, ce que nous devons faire pour vivre dans ce
monde, c'est projeter, imaginer un futur virtuel, possible.
.
Nous nous projetons, nous anticipons avec notre mémoire, nos souvenirs, nos connaissances acquises, tout notre passé. C'est le rôle de la pensée, du voyage dans le futur en tant que voyageur virtuel. Projection à partir de ce qui est censé être su, prévision, attente, confirmation éventuelle.
Anticiper, prévoir, c'est ressusciter le passé. Le passé commande.
Malheureusement, nous nous projetons dans le futur même quand ce n'est pas nécessaire, même quand aucune action n'est en vue.
Toutes les virtualités possibles peuvent se développer : suppositions, désirs ou fantasmes, souvenirs, connaissances basées sur l'expérience ou sur la transmission etc Il n'y a pas vraiment de
limites.
Toujours est-il que nous projetons sur la vie un schéma ancien. C'est le seul et unique moyen de prévoir, et souvent ce schéma n'a aucune chance de se réaliser.
Si nous sommes identifiés à ce voyageur, ce spectateur-acteur virtuel du film, s'il n'y a plus que cela, nous sommes le jouet de notre mémoire, nous sommes le personnage dicté
par le scénario ou ce monde virtuel, fictif.
En effet, le moi et sa sauvegarde sont en jeu. Car l'anticipation s'appuie sur une vision, une interprétation du monde, de la société, de la vie qui engage le moi.
Le moi s'est construit autour d'un certain nombre de critères très importants : le savoir, prétendre savoir est important pour lui ; l'efficacité, la réussite, sont importantes pour lui ; la
moralité est importante pour lui. Ce sont les enjeux principaux à l'origine de tous les jugements qui conduisent à la construction du moi.
Autrement dit, nous pouvons voir que la société s'adresse à celui qui sait, à l'homme fonctionnel et à l'homme social, elle compte sur eux, ce sont principalement ces formes d'humanité qui sont
sans cesse sollicitées et jugées. Le moi doit être aussi satisfaisant que possible dans ces domaines.
Le moi qui sait, fonctionnel et moral dépend de la qualité de l'interprétation intellectuelle, sociale et morale de la vie et du monde.
Si l'anticipation issue de cette conception importante pour le moi ne correspond pas à la réalité, est remise en cause par elle, il y a séparation, par rejet, refus de celle-ci et volonté
de la tourner dans un sens plus conforme. Ou bien, on essaie de forcer les choses pour qu'elles soient conformes à notre attente.
Mais notre existence réelle est toujours la conscience présente. Il y a donc conflit entre celle-ci, toujours nouvelle, inattendue, et le scénario projeté auquel le personnage croit ou veut avoir
affaire ; entre ce que nous croyons être en tant que voyageur ou spectateur-acteur et ce que nous sommes, éprouvons en réalité. Ce que nous sommes, c'est l'état naturel, le présent, la
non-séparation. C'est recouvert par ce que nous voulons être.
On ne devrait croire aucune de ses pensées a priori : elles servent à anticiper sur la base du passé, elles ont toujours un statut d'hypothèse. Elles doivent toutes être
vérifiées, connectées, finalement, au présent.
Plus les choses sont fixes, immuables, et plus la pensée est adéquate. Le mieux, c'est le dogme : une
vérité abstraite, indépendante de la réalité, posée comme éternelle.
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