On ne s'accorde pas le droit d'être intègre. Il y a longtemps que l'on a renoncé à être intègre, qu'on a abdiqué, que l'on s'est renié. Être intègre, c'est ne jamais nier sa conscience ou tricher avec elle.
On ne commence à parler d'intégrité que lorsque c'est trop tard, après des années et des années d'exclusion.
L'intégrité n'est pas à l'ordre du jour parce que l'être humain n'est pas à l'ordre du jour. C'est un non-problème. Or l'intégrité renvoie trop à l'être humain.
Niez-la.
Ce qui était et reste important pour la société, la socio-culture, et les éducateurs chargés de les perpétuer, c'est la conformité à des normes, l'obéissance à des valeurs, le résultat obtenu (certains résultats).
Ce qui est important, ce qui a de la valeur, ce sont les idées. Pas les êtres humains qui n'existent pas. On est d'ailleurs prêts à sacrifier ces derniers sur l'autel des idées.
On croit donc que ce sont ces idées, ces concepts qui vont fabriquer, produire de l'intégrité.
Il suffirait de les épouser, d'y être fidèle pour être intègre, ou de chercher à comprendre ce qu'ils signifient pour devenir de plus en plus intègre.
Mais l'intégrité est quelque chose de vivant, ce que ne sont pas les concepts. L'intégrité est une adéquation à soi de chaque instant, alors que les concepts sont figés. L'intégrité est une sorte de réponse personnelle, alors que les concepts sont étrangers.
On subit donc la tyrannie des concepts depuis toujours. On doit passer par eux, les considérer comme des références, des buts, des modèles, on doit leur demander leur avis, on doit les consulter, attendre leur approbation pour vivre, exister, être.
On a dû, on doit apprendre, retenir, incarner des règles de vie en les considérant comme la vérité.
Le système veut les deux : il veut que nous soyons conformes, et il veut que nous soyons parfaitement sincères, investis en étant conformes. (Ben voyons !)
Tout cela parce qu'on n'a aucune confiance dans l'être humain, certainement mauvais ; aucune confiance dans la façon dont il va réagir spontanément. Alors on a bien pris soin de lui inculquer un nombre considérables de prescriptions, de principes, de normes, en les présentant comme les choses les plus précieuses au monde de telle sorte qu'il réagisse de la façon voulue, par automatisme.
Mais il y a beaucoup de désordre, d'incohérence, de contradictions et de nocivité dans toutes ces pensées greffées.
On voit le résultat.
On vit la vie du connaisseur, le connaisseur n'étant pas celui qui choisit ses raisons, mais le produit de la pensée qui survient. Et le contrôle s'exerce sur ce connaisseur, en référence à la connaissance utilisée – contrôle externe et contrôle interne depuis qu'on a intériorisé tout cela. Avec toute la souffrance, toutes les impossibilités, les conflits, divisions qui s'ensuivent.
Tout cela est l'ennemi de l'intégrité. On croit que le monde ira bien en nous obligeant à produire les résultats voulus. On ne se soucie pas des hommes, on ne leur accorde aucune importance puisque le fait qu'ils se falsifient, qu'ils soient intérieurement en conflit n'a aucune importance. Ce ne sont que des pions.
On croit, stupidement, que les idées, les résultats sont vivants, agissants, efficaces, et peu importe comment sont les hommes.
C'est très lourd de conséquences : l'important n'est pas ce que sont les hommes, ce qu'ils ressentent - on s'en fiche - l'important, c'est ce qu'ils produisent comme actes, paroles etc
Peu importe notre ressenti, notre expérience, notre compréhension, nous devons nous forcer à admettre que ces idées sont la vérité, nous forcer à trouver les résultats prévus, nous forcer à cirer
les pompes des grands hommes d'autrefois ou d'aujourd'hui, des autorités, nous forcer à rentrer dans le moule. Nous vivons la vie d'un personnage fabriqué, maintenu avec efforts
et beaucoup d'activité mentale. Pas moyen de voir les choses telles qu'elles sont, et de réagir en conséquence.
Et bien sûr, des années plus tard, les tenants et zélateurs de ce système pernicieux sont les premiers à nous dire que nous sommes faux, hypocrites, non-équilibrés. (Le comble !)
« Toute l'énergie est consumée sous les pressions de la culture et de la société ou d'autres efforts pour s'intégrer dans le cadre du système de valeurs»
«Votre effort pour contrôler la vie a créé un mouvement secondaire de pensée en vous et vous l'appelez « JE ». Ce mouvement de pensée en vous est parallèle au
mouvement de la vie mais il en est séparé, il ne peut jamais être en contact avec la vie. Vous êtes une créature vivante et cependant vous menez votre vie entière dans le domaine de ce mouvement
de pensée isolé et parallèle. Vous vous retranchez de la vie - et c'est contre-nature.» (Uppaluri Gopala KRISHNAMURTI)
C'est ainsi que chaque fait de conscience est traduit, interprété en fonction de ces normes qui nous mobilisent sous le forme d'un je chargé d'incarner un moi faux, fabriqué. Non seulement le je
est irréel, étranger, mais il est la fausseté même si on le prend au premier degré.
Le «je», ce n'est qu'un automatisme, ce n'est pas votre envie.
Pas besoin de passer par quelque concept que ce soit, non seulement pour exister, mais aussi pour être. Être vaut bien plus que n'importe quelle définition ou produit de quelque idée.
Il ne s'agit que de cela, une évidence : le personnage que l'acteur joue sur scène n'existe pas, alors que l'acteur existe. Le personnage vaut bien moins que l'acteur.
Il est clair que si nous nous prenons vraiment pour le personnage, si nous croyons pour de bon être Hamlet – et c'est ce qui a fini par arriver tant il nous est difficile de ne pas nous définir par rapport à des concepts - si nous sommes réduits à n'être que cela, nous sommes à la merci du metteur en scène, c'est à dire de la société. Aucune mise en perspective, aucune échappatoire possibles.
En se détachant – non pas perdre la mémoire - de toutes ces connaissances, de tous ces concepts, de la façon dont nous sommes conscients des choses de la vie, on se détache de l'emprise de ce système. Pas de souci, tout est faux.
Commentaires