La non-séparation, l'union est impossible puisqu'il n'y a pas de sens commun de la liberté, comme de n'importe quel concept impliquant l'homme. Il n'y a pas de
groupe uni autour d'un sens du mot liberté, donc pas d'union possible avec le groupe ou avec l'autre grâce à ce sens.
Dans ces conditions, le concept ne peut pas faire système, être appliqué à la collectivité.
Il ne peut en aucun cas permettre ni faire espérer une réunion avec les autres, un modèle collectif. Pas de reconnaissance définitive. Ce n'est que ma pensée.
Chacun est seul avec le sens qu'il accorde au mot liberté et à tous les autres mots abstraits.
Puisqu'il n'y a pas de sens commun, ce sens de liberté ou de n'importe quoi d'autre dont on est conscient est seul, unique. Quand le concept est présent dans l'esprit, son
penseur (nous-mêmes) ne représente que lui-même. Il est seul aussi. Il n'y a pas d'autre dans le sens. L'autre n'est pas concerné.
Donc le concept ne peut plus représenter la demande d'un autre. S'il n'y a pas d'objet de demande, s'il n'y a pas de demande, personne n'est sollicité puisque
personne ne sollicite.
Nous ne sommes pas le témoin du sens, des valeurs ou des concepts des autres, inutile de nous prendre à témoin, de compter sur notre accord. Nous ne prenons pas les autres à témoin de
nos valeurs non plus.
Alors pourquoi persistons-nous à croire qu'il y a de l'autre dans le sens, ou que le penseur n'est pas seul ?
Parce que le mot est vu comme une réalité séparée qui ne peut qu'avoir une origine extérieure.
Grâce aux mots, l'ego existe. Sans les mots, plus exactement sans la croyance en quelque chose de réel, de vrai dans les mots, l'ego, l'entité individuelle n'existerait pas.
L'ego existe grâce au fait que des mots le créent : tous les mots exprimant l'homme. En dehors d'eux, quoi ? Il faut, par exemple, qu'existe le mot liberté pour
qu'un penseur de ce mot soit supposé et qu'un objet de pensée soit concerné, défini.
Le mot introduit un penseur et le pensé, le je et le me. Il les met en communication dès qu'il est pris pour la réalité. Un ego fort, c'est un lien, une complicité
puissants entre le je et le me, une forte reconnaissance mutuelle.
Un ordinateur fonctionnant en autonome (énergie solaire par exemple) pourrait émettre les mots qu'il a en mémoire. Quelle différence avec les mots de l'homme ? Ce dernier les a aussi mémorisés et
fait appel à sa mémoire pour les restituer. Mais l'ordinateur ne s'attribue pas les mots, il ne s'en sert pas pour se constituer une identité particulière. Comment fonctionne cette particularité
humaine ?
Nous attribuons au sens qui naît dans notre esprit quand l'autre parle la même réalité qu'au phénomène effectif impermanent énonciateur-énonciation parce que nous
ne réalisons pas que ce sens n'est que notre sens, que ce n'est pas le sens de l'autre. C'est pourquoi les mots sont, pour nous, aussi réels que la réalité phénoménale dont ils
émanent.
Or le sens, lui, est permanent. Ce qui fait qu'au phénomène réel impermanent énonciateur-enonciation à l'origine des signifiants succède l'idée d'un autre permanent à l'origine du sens. Nous
confondons énonciateur et énoncé, signifiant et signifié.
Or, comme comme le nom, le tu etc les mots ont pour fonction de nous désigner, de faire de nous des objets de pensée. Tous ces mots qui parlent de l'homme
d'une manière ou d'une autre, nous désignent. Nous nous désignons, pensons, avec un sens représentant la réalité, en croyant que c'est l'autre qui l'a émis, qui nous pense, qui nous
désigne.
Oublions celui auquel tous les autres ont pensé depuis que nous existons.
Je suis venu à l'existence en réponse à ma propre pensée parce que cette pensée est devenue vraie et que je l'ai fait mienne en m'appuyant sur son véritable auteur : l'autre. Le «je» est la voix
de son maître.
Être le penseur et le pensé d'une pensée vraie, c'est s'identifier à l'objet de pensée. L'identification est le fait que penseur et pensé se reconnaissent. L'objet
de pensée est choisi, reconnu par moi-même.
Mais ce à quoi on pense, le monde de nos pensées devraient être vus, compris pour ce qu'ils sont : quelque chose, d'irréel, d'imaginaire, de purement personnel.
Cette irréalité ne doit pas constituer un nouveau savoir, une nouvelle pensée réelle. Il doit être reconnu que nos pensées sont vides.
Bien sûr, on peut convenir que la personne de nos pensées n'est pas vivante, n'est pas consciente, ne souffre pas, ou que l'objet de nos pensées ne pèse rien, ou
que l'action de nos pensées ne change rien à la réalité, ne se produit pas, que notre opinion porte sur quelque chose d'irréel etc
Mais cela ne remplace pas le fait que nous cessions définitivement, irrémédiablement, de croire ce que disent nos pensées. Elles peuvent être aussi nombreuses qu'elles veulent, elles n'ont plus aucun pouvoir. Mais cela, ce n'est pas la société ou la culture qui va nous y aider. Bien au contraire.
Toutes ces soi-disant connaissances sur l'homme ne sont que des chansons pour nous endormir et nous mener par le bout du nez.
Considérons plutôt qu'il est absolument absurde de prétendre nous désigner. Que peut-on véritablement désigner ? L'objet d'une perception.
Le mot peut y faire référence et l'interlocuteur sait dans quelle direction porter son attention, à quoi on fait référence. Mais quand l'objet désigné n'est pas perceptible, on ne peut rien
désigner. On ne peut qu'imaginer, imaginer qu'on pense à la même chose, quelque chose d'irréel. Nous avons bien un corps qui peut être désigné, mais il ne dit rien. Tout ce qui
serait spirituel, abstrait, imperceptible à l'intérieur du corps - l'âme, le soi ou je ne sais quoi - n'est que le fruit de notre imagination.
«L'état de conscience de l'ego vous fait avoir certaines pensées sur vous-mêmes, alors que la seule chose que vous pouvez appeler vous-mêmes, est simplement la pensée que vous en avez « (ADYASHANTI)
Tout notre roman repose là-dessus. Car il faut ajouter : toutes ces pensées qui vous pensent, vous n'y êtes pour rien. Vous n'êtes pas le penseur.
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