à quel point ils sont prétentieux et vains. On a parfois envie de sortir son pistolet quand on entend le mot éducation ou tous les mots synonymes ou
apparentés.
Savoir, persuader les autres de son savoir, montrer son savoir, parler au nom du savoir....est le grand enjeu et le grand plaisir, la grande satisfaction d'amour-propre.
Le grand enjeu parce que la position de savoir est peut-être celle qui est la plus estimée, la mieux reconnue dans notre société.
Grande satisfaction d'amour-propre parce que le sujet supposé savoir est en position de supériorité et de maîtrise.
Cela, on ne peut le nier. Mais peut-être qu'au moins ce savoir est réel et utile ou efficace. En réalité, il est nuisible.
Les discours des penseurs de la société et de ses catégories sociales (sociologues, politiques, psychologues, médiologues, pédagogues, religieux, certains
philosophes) qui ont donc pour objets et destinataires plus ou moins indirects (il ne s'agit pas de s'engager) les personnes composant ces catégories, ces classes, ces groupes, ces cas prennent
toujours les tournures suivantes : il faudrait les éduquer dans ce sens, il faudrait leur appliquer telle méthode, il faudrait qu'ils adoptent telle valeur, il faudrait les mettre dans telle
condition ou situation..etc.
En bref, ce savoir s'applique à des êtres humains. Les êtres humains sont les objets de ce savoir. Ils sont censés correspondre exactement à ce savoir. Ils sont les
objets d'application de ce savoir. Des définitions leur sont attribuées, des buts leur sont assignés... par ces sujets supposés savoir fiers d'eux.
Qu'est-ce qui leur permet de décider pour les autres ? Qu'est-ce qui leur permet de vouloir imposer aux autres leurs idées ou qu'est-ce qui leur permet de vouloir manier, enrôler, manipuler les
autres ? Qu'est-ce qui leur permet de se poser en directeur de conscience, en maître à penser ou en guide de vie ?
Qu'est-ce qui leur permet de prétendre qu'ils savent mieux que vous, que moi, ce qui est bon pour vous, pour moi ?
Ils ne se rendent pas compte qu'ils utilisent un instrument empoisonné : le langage.
Parce qu'ils croient aux mots, parce que les mots sont censés être les mêmes pour tous, ils croient que leur acception des mots et la valeur qu'ils leur accordent
sont celles de tous.
Quand ils disent : civisme, par exemple, ils croient que tout le monde donne à ce mot le même sens et la même valeur qu'eux ; ou ils croient peut-être, dans le cas contraire, que le sens et la
valeur qu'ils accordent au mot civisme sont les bonnes, les vraies. Donc ils peuvent les appliquer à tous. Ils croient pouvoir en tirer des conclusions générales et décider pour tous.
Mais il n'en est pas ainsi. Non seulement chacun donne un sens différent à ce mot mais il lui donne aussi une valeur, une importance différentes. Et rien ne
justifie que le sens et la valeur de l'un soient plus valables que le sens et la valeur de l'autre. Donc leur raisonnement ne peut s'appliquer à tous.
"Ce qui obscurcit presque tout, c'est le langage - parce qu'il oblige à fixer et qu'il généralise sans qu'on le veuille." (Paul VALERY)
C'est cela même qui est à l'origine de la souffrance, de la confusion, des problèmes : vouloir faire triompher ses idées, vouloir les inculquer, les
imposer aux autres, ne voir dans l'être humain qu'un agent d'execution de certaines idées.
(Je crois au libéralisme, donc tout le monde devrait y croire, et je vais travailler à installer le libéralisme pour qu'il devienne la loi de tous. Remplacez «libéralisme» par ce que vous voulez)
Faire cela, c'est faire violence à son semblable et le déconsidérer . Cela, ce n'est pas une idée, c'est l'action en cours, c'est la réalité de ce qui
est.
Hélas, le savoir est tellement tentant, il donne tellement d'espoir lorsque l'on est dans la difficulté. Et les maîtres à penser savent tellement bien encourager cet espoir.
Quel rapport existe-t-il entre un sujet qui possède des connaissances sur le civisme, la citoyenneté, la tolérance, la responsabilité etc et une personne qui serait
par nature, spontanément, bienveillante avec ses semblables ?
L'acquisition d'un savoir sur ces sujets permet-il de se rapprocher de cet état ? Le sujet supposé savoir est-il vertueux ? Bien au contraire. Le sujet supposé
savoir ce qu'est, ce que devrait être un être humain ne peut être vertueux. L'être humain à qui on parvient à faire croire que la vertu dépend d'un savoir ou est un produit du savoir, s'éloigne
de la vertu.
Le détenteur d'un savoir sur la vertu ne peut être vertueux parce qu'il a fait de la vertu justement un savoir. Honnêtement, qu'est-ce qu'une vertu devenue savoir ou la vertu pratiquée comme un
savoir ? Une ruse souvent, une technique sûrement.
Pourquoi ? Parce qu'il n'y aura jamais intégration du sujet supposé savoir et de l'objet de savoir. Sinon, le sujet supposé savoir disparaîtrait. Il ne peut pas le vouloir.
Le savoir sur les êtres humains se développe, prolifère. Les sujets supposés savoir sont de plus en plus demandés. Ils représentent un modèle pernicieux pour tous ceux à qui ils ont affaire.
Commentaires