Il y a, selon moi, deux paradigmes, deux grandes conceptions ou théories de l'homme et du monde possibles.
Et je pense que nous sommes constamment et pour longtemps encore confrontés à eux, que nous le voulions ou non, que nous ayons choisi un paradigme ou un autre.
Selon la première vision de l'homme et du monde, les idées, les pensées, les croyances, les convictions sont essentielles, sont la vérité de l'homme et du monde, sont les critères qui
permettent de les évaluer.
La valeur de l'homme se confond avec la valeur de ses idées et des actions qu'il accomplit conformément à ces idées.
Selon la seconde vision, il y a une nature fondamentale de l'homme déjà totalement
présente maintenant. Et cette nature est le bien ou la valeur suprêmes. Elle n'est pas conceptuelle. Par conséquent, ce qu'un homme est, la
nature de son être est le critère essentiel. Plus il est lui-même et mieux c'est. Il est ainsi un témoignage.
Ceci posé, il est aisé d'en tirer les conséquences.
Puisque, dans le premier paradigme, ce sont les idées qui sont la valeur principale, les livres sacrés, les grands systèmes politiques ou philosophiques où elles sont exprimées seront vénérés ou
adorés comme il se doit. Suprêmatie de l'écrit, des gardiens et connaisseurs les plus éminents de ces écrits.
Dans le second paradigme, s'il y a transmission, c'est de façon directe, de personne à personne et cela va bien au-delà des mots. Mais de toute façon la vérité
est l'objet d'une réalisation, d'une transformation personnelle, intérieure dans laquelle les concepts disparaissent.
Dans le premier paradigme, la vérité est à chercher à l'extérieur. Elle est contenue, cachée dans certains textes qu'il faut étudier, creuser. Il y a toujours un
enseignement, une idée qui nous manque. C'est un processus d'acquisition.
Dans le second, elle est à l'intérieur. Elle est déjà là dans notre nature fondamentale.
Il s'agit plutôt d'enlever ce qui nous la masque. S'il y a recherche, c'est d'une compréhension qui détruit, abolit l'erreur, l'illusion conceptuelles.
Il y a donc bien deux sortes de parole ou d'écrit : il y a ceux qui postulent, instituent et il y a ceux qui détruisent, nient, démystifient.
Les premiers ont servi à construire le monde, les sociétés et leurs valeurs.
Les seconds ont servi à s'affranchir du monde et de ses valeurs.
Les premiers ont servi à mettre les institutions au-dessus des hommes.
Les seconds ont mis l'homme au-dessus des institutions.
Au quotidien (comme on dit maintenant), les adeptes du premier paradigme essaient de conformer leur comportement, leurs paroles ou leur vie à un modèle
préétabli.
Du fait de cette dialectique, de ce jeu en miroir soi/modèle, il faut toujours un témoin de leur efforts : opinion des autres, organismes adhoc, institutions organisées qui
représentent ce modèle. Quand ce témoin manque : c'est leurs propres pensées, leur bonne conscience qui prennent le relai.
Dans le second paradigme, l'opinion, l'approbation, la réputation, l'image ne comptent pas.
Le premier paradigme est donc fondé sur un mythe : la croyance qu'il existe ou peut exister une vérité universelle qui puisse se dire, s'énoncer, se théoriser, une vérité qui s'imposerait à
tous.
Certains croient volontiers que cette vérité existe déjà et que c'est celle qu'ils professent.
D'autres plus prudents ou plus modestes, pensent simplement que leur vérité se situe sur la route de cette grande vérité, qu'elle la prépare, qu'elle y contribue. Bref, ils croient qu'ils
sont sur le bon chemin parce qu'ils croient en l'existence d'un chemin et d'un but plus ou moins discernable.
Puisque c'est un mythe, c'est une question de foi.
Dans le second paradigme au contraire, ce qui est, maintenant, ce que l'on fait, maintenant, ce que l'on est, maintenant est la réalité et produit ses effets, les seuls effets qui
soient.
Les idées n'ont pas de réalité. Elles sont toutes également inexistantes. Ce sont des produits de l'imagination. Les idées sur la société juste ou idéale ne sont pas moins inexistantes que
les autres.
Ce sont les actes accomplis au nom de ces idées, la façon dont on les incarne qui sont réels.
Le premier paradigme dit : " Crois "
Le second dit : " Vois "
Le premier paradigme, les religions du livre par exemple, ont toujours rendu un culte à la mort. Elles adorent ce qui est arrêté, figé, ce qui ne change pas. Ce qui est définissable,
dogmatisable.
Ce qu'elles appellent la vie n'est que la tension, la pression, la contrainte permanentes de la mort sur la vie.
Peu importe, au fond, le monothéisme ou la philosophie, ce qui est capital, c'est d'avoir à se reporter à un écrit, à un verbe arrêté dans lesquels on cherche
éternellement la vérité. C'est sûr qu'à force de se compliquer l'esprit, on devient très malin.
Le second paradigme célèbre la vie. La vie de l'homme, que nul ne saurait définir, s'exprime de toutes les manières, crée des formes culturelles, sociales à l'infini. Ce ne sont
que des reflets passagers de l'être sans réelle existence.
Il est absurde de vouloir rapprocher ces deux visions, d'espérer trouver une sorte de modus vivendi ou de dénominateur commun. Elles sont complètement antinomiques.
La vision selon laquelle l'existence précède le sens et la conscience, la pensée, s'opposera toujours à la vision selon laquelle le sens précède l'existence et la pensée, la conscience qui justifie que le sens ou la pensée dirigent l'existence ou la conscience.
.
La vision selon laquelle il n'y a rien à faire moralement, métaphysiquement, s'opposera toujours irréductiblement à la vision selon laquelle ce sont nos actes, nos
oeuvres, ce que nous devenons qui font notre valeur .
La vision selon laquelle notre véritable nature est parfaite et n'a besoin de rien s'opposera toujours à la vision selon laquelle il y a un idéal à atteindre en transformant, dépassant sublimant notre nature initiale.
La vision selon laquelle les valeurs de ce monde sont illusion s'opposera toujours à la vision selon laquelle tout se passe dans ce monde et à travers
lui.
La vision selon laquelle nous ne sommes responsables de nos actes que dans la mesure où nous nous réclamons de nos pensées s'opposera toujours à la vision selon laquelle il faut chercher le plus
possible à être responsables de nos pensées et de nos actes.
La vision selon laquelle la Vérité est dans le silence (c'est à dire qu'il n'y a pas de Vérité) s'opposera toujours à la vision selon laquelle la Vérité est dans la
Parole.
La vision selon laquelle il y a quelqu'un qui peut ou doit être ceci ou cela, comme ceci ou comme cela, selon le système de pensée, s'opposera toujours à la vision selon laquelle il n'y a personne.
Il n'y a pas de synthèse ou de compromis possibles.
Aujourd'hui il semble que l'on veuille parfois prendre de la distance par rapport aux entreprises de sens, aux engagements, aux convictions.
Il semble que certains veuillent, enfin, prendre soin de leurs frères humains en se plaçant au-delà des discours, des partis-pris.
Il semble que l'on commence à comprendre que ces entreprises de sens, ces engagements, ces convictions finissent toujours par s'opposer à la liberté, à la paix et au bonheur des hommes.
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