Penser est un phénomène, une action qui ne peut être permanent. Même la pensée spontanée requiert une certaine contribution de notre part.
Penser n'est pas au commencement de la conscience. La pensée naît et disparaît ; naît et disparaît.
Penser est la conséquence d'un stimulus, quelque chose qui réveille la mémoire et déclenche une réaction mentale de notre part.
Seuls les hommes sont capables d'avoir des opinions, des points de vue, des connaissances sur «qui nous sommes». (Et encore, pas les
tout-petits enfants) parce que «qui nous sommes» est déjà une pensée sur l'homme. Et nous savons (ou croyons savoir) que seuls les hommes pensent. (Il est vrai que certains regards de chimpanzés
nous interpellent..?.)
Si penser n'est pas notre état naturel, permanent, nous penser ne l'est pas non plus. Une pensée qui a comme thème : «nous-mêmes» vient donc toujours de l'homme. Une évidence ? L'univers ne (nous) pense pas. Le monde ne (nous) pense pas. Les autres ne (nous) pensent pas quand ils ne nous parlent pas.
C'est nous qui nous pensons. C'est nous qui pensons que les autres, voire le monde, nous pensent.
Nous pensons la pensée supposée de l'autre ou du monde sur nous-mêmes. Amusant !
Suis-je obligé de me penser ? Puis-je vivre sans me penser tout le temps ? Puis-je vivre sans me penser du tout, même quand on me parle ? Ma personnalité va-t-elle s'étioler si je ne me pense pas ? Me penser apporte-t-il quelque chose à la qualité de mon être ? Me penser me rend-il plus heureux ? Estce que je me pense obligatoirement quand je pense ?
Si le présent ne nous demande rien, si nous n'avons rien à faire, si nous sommes tranquilles, à notre aise, sans animosité ni désir aucun, n'est-il pas absolument inutile de se penser, voire même de penser ? ? ? Il n'y a aucune réponse à apporter en tout cas. Alors pourquoi le faire ?
Nous avons vu précédemment que c'est la question «qui sommes-nous ?» ou «que valons-nous ?» qui nous conduit à nous penser. Et si c'était l'inverse ?
Essayez de vous penser dans le vide absolu. Si vous le faites, c'est que vous pensez le vide absolu selon les connaissances que vous en avez.
Essayez de vous penser en dehors de tout cadre, de tout univers spatio-temporel. Ce n'est pas possible. Vous vous pensez dans un décor. Essayez de penser le monde sans vous y penser au milieu. Ce n'est pas possible, il y a quelqu'un qui voit le monde, c'est vous.
Quand nous nous pensons, nous nous pensons dans le monde. La conscience englobe tout : le monde et nous-mêmes dans le monde. (Ce qui n'est pas conscient est inconscient dirait La Palisse) La conscience de qui ? La nôtre pardi. Sapristi ! Comment s'y retrouver. Il y a «nous» pensé. Et il y a notre conscience. Qui est qui ?
Sommes-nous celui dont parle notre pensée ? Est-ce à nous qu'elle s'adresse ou pas ?
Quand celui qui est inclus dans la pensée du monde (la pensée de l'autre nous pensant, la pensée de nous dans un autre contexte, dans un autre temps) est vu isolément, comme un phénomène, comme le complément de cette pensée du monde, quand il y a conscience de l'ensemble, il apparaît clairement que nous ne sommes pas lui. On ne peut pas dire que c'est se penser puisque ce «se» n'est pas pris pour nous.
Quand on prend conscience de celui qui est inclus dans la pensée du monde, quand il fait sens, il est aussitôt objet de dénégation, de résistance, de jugement. Nous devenons celui qui rejette, qui veut changer celui qui a été ainsi suscité. C'est alors que l'on peut dire que nous nous pensons.
Pourquoi la prise de conscience de celui auquel se rapporte la pensée du monde entraîne-t-elle son rejet ? Parce qu'il ne correspond pas à qui nous voulons être, à nos valeurs ?
En effet, la place que j'occupe dans le monde fait sens en m'étant attribuée. C'est déjà la mienne. Et je ne peux pas l'accepter n'étant pas conforme à ce que je veux être ou devenir. Or ce que je veux être ou devenir étant utopique, jamais la place occupée ne sera satisfaisante. C'est une correction permanente.
Je me pense, sans cesse, pour me fabriquer une autre image que
celle que mes pensées du monde m'octroient.
" La Vie même n'est pas interessée, que ce soit la confusion ou la clarté....C'est seulement le chercheur qui croit que l'un est meilleur que l'autre, et que, de ce fait, quelque chose doit être
fait pour clarifier la confusion " (Unmani Liza HYDE .- Je suis la Vie même .-ed. L'originel)
Pourquoi a-t-on le sentiment que nous sommes cette pensée de nous-même ? Parce qu'elle requiert un investissement, une volonté de notre part.
C'est notre energie et notre foi qui sont investies.
Nous parlons d'une prise de conscience de soi dans le monde corrigée par une pensée parce que cela semble
correspondre à ce qu'il se passe, mais en réalité, c'est la pensée correctrice de soi, sous l'égide du modèle ou de l'idéal, de l'objectif à atteindre qui déclenche la prise de conscience de soi,
duelle, avec un aspect à corriger dont on se démarque, parfois fugace, parfois envahissant, parfois anodin, parfois douloureux, et une volonté de correction à laquelle on s'identifie.
Et c'est une souffrance permanente de ne pas s'accepter parce que l'on est sous la coupe d'une utopie. C'est une souffrance permanente de se contrôler, maîtriser, réprimer, sans cesse.
C'est une souffrance permanente d'être sans cesse accusés par notre idéal.
Souffrance de ne pas avoir une vie à la hauteur de nos aspirations.
Souffrance que notre vie de couple ne soit pas à la hauteur de ce que l'on espérait.
Souffrance de voir nos enfants remettre ouvertement en cause les valeurs selon lesquelles on les a élevés. Souffrance de passer pour n'avoir pas donné une bonne éducation à nos enfants.
Souffrance de ne pas être reconnus, estimés comme on pensait en avoir droit.
Souffrance de n'être pas aussi utile, important, qu'on le voudrait.
Souffrance de voir nos convictions remises en cause, battues en brèche ou de ne pas réussir à les mettre en pratique.
Souffrance de se sentir coupable de ce qu'on a dit ou fait ou de ce qu'on n'a pas dit ou pas fait.
Souffrance de ne pas occuper une place suffisamment importante dans la société etc etc
(Oui, je sais, il y a aussi les occasions de fierté, les réussites, les victoires, de temps en temps)
Se penser, c'est se donner ou essayer de se donner un rôle, une identité, une image, un destin estimables. Nous sommes archi-dépendants de nos idées du bien, de ce qui a de la valeur dans la société, pour les autres. (Des autres présents, potentiels ou imaginés comme Dieu). C'est le logiciel implanté. Il donne un résultat en fonction des données introduites.
Ce «je» issu de la pensée correctrice est un « je » de société.
Ce "je" pensé se présente sous la forme d'une instance mentale théorique, d'une élaboration mentale, d'une fiction, qui supplante
qui nous sommes. C'est toujours une affaire d'avenir, de devenir, de projection.
La conscience de soi est toujours la conscience d'un autre soi que soi.
Nous ne donnons pas la possibilité à «ce qui est» (l'instant présent) d'exister. Et il y a tellement de gens qui théorisent sur "qui nous sommes", qui nous aident à nous inventer, à nous
imaginer. Ils ont plein de théories fumeuses, attrayantes et convaincantes pour ça.
Mais ce n'est rien de nouveau, ne nous a-t-on pas toujours inventé une identité depuis que nous sommes nés ? Ne nous a-t-on pas toujours renvoyé une image faussée, partiale
de nous-mêmes ? A-t-on jamais exprimé quoi que ce soit de parfaitement juste, exact à notre sujet. ? Non, c'est toujours le roman, la vision, le point de vue de l'autre.
" Tout ce que l'on dit de nous est faux ; mais pas plus faux que ce que nous en pensons " (Paul VALERY)
Il est évident, n'est-ce pas, que depuis le moment où nous avons admis l'idée qu'il fallait se savoir, se penser, ou depuis le moment
où nous avons pris le pli de nous savoir ou de nous penser, c'est à dire dès le moment où l'objet de notre la pensée s'est mis à nous représenter, la question des connaissances, des éléments
nécessaires à cette pensée est devenue cruciale.
Les paroles des autres nous concernant sont devenues très importantes. Interprétées, décodées par nous, elles ont servi à nous penser. Ces paroles étaient des critiques, opinions donc des demandes incessantes au nom de normes qu'il fallait admettre. Nous voyons bien encore aujourd'hui que les raisons, (bien valeurs, normes, idéaux) qui servent à nous penser, à corriger ce qui est, échappent à notre accord et notre lucidité. Elles ne sont pas nôtres. Ce sont des croyances, des stéréotypes qui servent seulement à nous justifier.
On s'est pensé pour se produire, et ce produit a reçu, presque seul, les témoignages d'amour et de reconnaissance. Ce qui fait que nous avons fini par croire que nous n'étions vraiment, stricto sensu, que ce produit de la pensée.
N'est-ce pas une terrible malédiction que d'être obligé, malgré soi, de se penser, pour sauvegarder, maintenir à flots, l'idée absurde que l'on est un objet de pensée ?
" Le mot vivre ne nécessite pas d'effort. Simplement de reconnaître le lieu où l'effort et la volonté prennent naissance " (Paula MANGO)
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