Il pourrait y avoir le cauchemar suivant :
nous arrivons quelque part, sans trop savoir comment et nous
sommes immédiatement contraints de participer à un mouvement
général, obligés de faire comme tous ceux qui nous entourent sans
moyen de faire autrement.
Cherchant néanmoins à nous échapper, à retourner là d'où nous sommes
venus, nous croyons trouver une issue et nous retombons dans un système
encore plus contraignant et éprouvant qui n'est qu'un prolongement de celui
que nous venons de quitter. Nous débattant avec rage contre ce piège angoissant
incompréhensible et injuste, nous croyons nous échapper et nous retombons
dans un univers encore plus restreint et oppressant.
C'est un peu ce que pourrait ressentir une mouche prise dans une toile d'araignée
et se débattant pour se libérer.
C'est aussi, quoique de façon plus diffuse, ce que nous pouvons éprouver au fur
et à mesure que le temps passe et que la mémoire s'alourdit.
Le monde dans lequel nous tombons dans notre cauchemar a le pouvoir, tout
comme la toile de l'araignée, de nous emmailloter, de nous ligoter mentalement.
Comme dans beaucoup de cauchemars, c'est de ressources, de liberté que nous
manquons.
La liberté (et non pas le désir) est l'essence de l'homme et l'essence de la
société est le pouvoir. Vous en doutez ?
J'entends des oiseaux, je tape sur mon clavier, ressens une légère contraction
dans les jambes, je cherche mes mots, je ne suis pas sûr de moi, je me sens
un peu confus en même temps qu'inspiré, je me sens physiquement bien, l'ordinateur
ronronne, ma respiration est à peine perceptible, je pense à ceux qui me liront.....
Tout ceci fluctue, évolue en permanence, en liberté, disons sans contrainte.
Sapristi ! Avons-nous jamais pu retenir quoi que ce soit avec nos concepts ?
Les concepts d'oiseau, de taper, de contraction, d'inspiration etc nous ont-ils
jamais permis de capturer, de fixer à jamais le chant d'oiseau, la contraction,
l'inspiration, etc ? De les épingler comme un papillon. Mais non.
Si j'écoute attentivement l'oiseau chanter, pour pouvoir m'en souvenir, j'oublie
rapidement que j'écoute un oiseau. Plus de concept. Il n'y a plus que l'écoute.
Si je cherche à me représenter l'inspiration, la contraction, ce sera complètement
différent de ce dont je suis conscient. et qui se moque de ces noms.
Ce sera l'inspiration culturelle.
Ou si vous voulez, parlons de nous. Les mots, qualificatifs que nous emploierons
aurons une définition donnée, un sens fixe. Mais les choses évoluent en
nous, changent. Quelle pertinence peuvent avoir ces mots et leur sens aussitôt
périmés ? Cette définition figée n'attrape rien.
Il y a deux sortes de concepts. La première sorte n'attente pas à notre liberté.
La seconde, si.
La première sorte désigne des choses dont nous pouvons êtres conscients.
(Perception par les sens ou conscience intérieure)
Le concept d'inspiration peut renvoyer à la facilité avec laquelle mes idées
arrivent et à l'intérêt qu'elles présentent.
Je peux être conscient de la chose, l'observer par moi-même, l'approfondir,
ou non. Je trouve ce que je trouve. Liberté.
Le concept d'angoisse peut renvoyer à une sensation. L'important est cette sensation
oppressante. Je peux l'explorer.
La seconde sorte de concepts ne renvoie pas à des choses dont nous pouvons
être conscients mais, exclusivement, à d'autres concepts, à des idées,
les idées ou concepts des autres, à des catégories mentales purement arbitraires.
Ce qui signifie que ces concepts renvoient à du sens convenu, des affirmations
invérifiées.
Si nous adoptons, tenons pour vraies des idées convenues et invérifiables,
comment pourrons-nous les contredire ? Impossible. Seule solution : se renier.
Car une idée purement culturelle n'est reliée qu'à d'autres idées convenues. Pour la
contredire nous ferons appel à d'autres idées, d'autres concepts ou catégories
tout aussi invérifiées, et comme la mouche, nous nous enferrerons, chaque argument épaississant le réseau qui nous emprisonne.
Donc nous pouvons nous reporter à notre ressenti de la peur ou du désir, à notre
vision d'un arbre, notre perception d'un son, et examiner, explorer la chose, mais
comment allons-nous examiner le bien, la névrose, le bonheur ? Nous ne pouvons pas.
Le bien, la névrose, le bonheur n'existent que dans les discours des autres.
Ce sont de pures inventions culturelles, de purs stéréotypes.
Si l'on y fait référence, inutile d'explorer sa conscience, la seule solution consiste
à se remémorer tout ce qu'on a lu ou entendu à ce sujet et d'imaginer.
Les mots servent, en effet, à désigner des choses. Quand ces choses n'existent
pas, il faut les imaginer.
Ca peut servir à obtenir des diplômes, après il faut passer aux choses sérieuses.
La liberté, c'est la spontanéité non réprimée, non controlée. A ne pas confondre
avec le droit de faire n'importe quoi. Agir suppose un objectif et une raison.
Réagir est sans but, sans raison, sans intention, sans réalisation. C'est l'immédiateté.
La liberté est notre nature reconnue ou acceptée se manifestant. Elle tient au fait que
toute connaissance apparaît et disparaît dans la conscience toujours libre sans l'altérer.
A partir de là, seulement, on raisonne.
Mais des concepts qui n'attrapent rien, qui pointent vaguement vers des réalités
préexistantes ne font pas l'affaire du pouvoir qui veut contrôler, dominer, exploiter
les esprits comme il domine et exploite la matière.
Il se servira donc des concepts de la seconde catégorie, des concepts purement
culturels qui ne renvoient à aucune réalité préexistante.
Avantages :
- la réalité peut être attrapée, fixée, contrôlée, possédée, valorisée puisqu'elle est
la pure création du concept.
- en tant que réalité, cette création doit être prise en compte, appliquée, adoptée
par tous.
- pas de contradiction sérieuse de la part des gens puisque la réalité de référence
est définie par le pouvoir.
C'est ce qui fait dire à Aldous HUXLEY :
"En religion et en politique, les mots que l'on emploie ne sont pas considérés comme
des représentations, plus ou moins adéquates, de choses et d'événements, mais au contraire les choses et les événements sont considérés comme des illustrations de
ces mots."
A la religion et la politique, on peut ajouter la psychologie (ça correspond à
quelque chose, en vous, la névrose, l'inconscient, la résilience ?), la sociologie,
et souvent, la philosophie.
Le but du pouvoir, dans la société, est le mariage de l'imagination et de la foi.
Car toute société est fondée sur des mythes censés se fondre en un mythe
global.
Oui, foi et imagination, parce que c'est quand même hallucinant que la politique,
la religion, la psychologie, la sociologie prétendent parler de nous sans que
nous puissions constater, vérifier en nous ce qu'ils disent..
Ils parlent d'un "nous" qu'il faut imaginer et auquel il faut croire parce qu'il
serait plus vrai que nous ! ! ! (Autorité oblige)
Par exemple, extrait de la dernière déclaration de BENOIT XVI à propos du divorce
et de l'avortement : " dans un contexte culturel marqué par un individualisme
croissant, par l'hédonisme et, trop souvent, même par le manque de solidarité
et d'un soutien social adéquat "
Contexte culturel, individualisme, hédonisme..constatez cela en
vous sans
recourir à ce que vous avez lu et imaginé. Le trouvez-vous ? Non.
Etant conscient de vous-même, y trouvez-vous le type de personne
décrite par BENOIT XVI ? Non. Alors il faut y croire.
Seul le présent est réel. Nous ne pouvons être réellement libres qu'au présent.
Un "nous" qui serait le produit de ce genre de pensée ne peut être libre.
Il est d'abord illusoire en tant que produit de concepts à imaginer se déployant
dans un univers spatio-temporel exclusivement virtuel.
Il obeit à des logiques et des relations de cause à effet.
Le pouvoir contre la liberté, c'est "ce qui pourrait être" contre "ce qui est",
le virtuel ou le postulé contre le réel, le futur contre le présent .
C'est facile pour le pouvoir, dans une société, de manoeuvrer des personnalités
qu'il a, lui-même, fabriquées (exemples frappants de certaines "formations")
C'est se mettre dans un bien mauvais pas que d'utiliser, avec quelqu'un, des
concepts qu'il a autorité pour définir.
C'est faire preuve d'une naïveté extrême que de laisser une autre personne nous
dire ce que l'on ressent, pense, veut, voire de la laisser nous persuader des
mobiles et des causes de
notre comportement sans vérifier que c'est vrai.
Le but des pouvoirs est donc de fabriquer des réalités à partir de concepts dont
il garde
les clés, de mettre en oeuvre toutes les techniques de persuasion
possibles pour que vous croyiez en ces pseudo-réalités afin que vous
vous définissiez par rapport à elles, et enfin d'organiser la société, de légiférer
en faveur de ces pseudo-réalités. Tout se passe dans la sphère de l'imaginaire,
royaume de la
croyance.
Il se trouve qu'aujourd'hui nous assistons à deux évolutions contradictoires.
Les médias, les moyens de communication extrêmement puissants qui
permettent un conditionnement généralisé, constant et de plus en plus prégnant
sont aussi à l'origine de la montée des
scepticismes, de la diversification des connaissances et de la prolifération des opinions.
Les concepts des pouvoirs perdent leur aura. Ils deviennent de plus en plus
nombreux. Où se trouvent les concepts et les mythes les plus résistants ?
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