Pourquoi donner un un sens à sa vie ?
Avons-nous une raison probante pour le faire ? Laquelle ?
Pourquoi éprouvons-nous le besoin de donner un sens à notre vie ?
Pourquoi est-il si difficile de ne pas donner un sens à sa vie ?
Et pourquoi est-il si douloureux de donner un sens à sa vie ?
Oui, douloureux, vous en doutez ?
Parmi les concepts les plus culturels, les moins accessibles à un examen
de conscience direct et libre, comme nous les décrivions dans l'article précédent,
parmi les plus spécieux, il y a tout particulièrement ceux qui prétendent répondre
de façon définitive ou durable à la question : " qui suis-je ?"
Ils sont d'ordre moral, sociologique, psychologique, religieux. Ils prétendent
dire qui nous sommes de façon générale (nature de l'homme) et qui nous
sommes, nous, en tant qu'individu particulier (identité. valeur).
Dès que nous croyons être quelqu'un, un être humain particulier, il est évident
que nous commençons à nous soucier de ce quelqu'un. Il est évident que se posent
les questions : qui est ce quelqu'un ? Que vaut-il ?
Si cela nous était complètement égal, si nous ne pensions pas être quelqu'un,
nous ne chercherions pas à donner un sens à notre vie (à ce quelqu'un).
Un sens pourquoi faire, un sens pour qui ?
C'est justement là où le type de concepts ci-dessus entre en jeu. Ils sont les
repères, les outils, dont nous croyons nous servir pour tenter de répondre
aux questions : qui suis-je ? qu'est-ce que je vaux ? comment j'évolue ?
Ils nous aident à donner un sens à notre vie.
Beaucoup, beaucoup de soucis, voire de la douleur, comme nous le disions.
Car nous ne pouvons pas ignorer ces questions fondamentales et donc nous
sommes contraints d'essayer de donner un sens à notre vie.
Mais nous ne pouvons pas non plus parvenir à une réponse satisfaisante.
Elle est toujours remise en cause puisque les concepts dont nous nous
servons sont spécieux, dépendent de théories fragiles et partisanes.
Et nous ne pouvons pas vivre tranquillement avec des réponses temporaires
ou approximatives puisque ces concepts sont des normes, des idéaux, et que,
nous situant par rapport à eux, nous sommes jugés, condamnés par eux.
Pire encore peut-être, le "je" dont l'existence dépend de ces concepts,
a constamment peur, il est constamment sur la défensive, (ou prêt à attaquer)
si ces concepts sont remis en cause.
Douleur.
Tout ce qui arrive, arrive maintenant. Tout ce qui existe, existe maintenant.
Le passé est terminé, le futur n'existe pas.
Rien n'existe hors de la conscience présente.
Le sens de notre vie, c'est le temps psychologique, c'est le futur, c'est le passé.
C'est ce quelqu'un que nous croyons être.
Maintenant, la conscience est conscience de mille choses labiles, fluctuantes,
indépendantes les unes des autres.
Maintenant, dans la conscience aiguë de ce qui arrive, ce quelqu'un n'est pas.
Maintenant il y a construction d'un futur ou d'un passé et continuité, cohérence
de ce futur ou passé imaginé à travers la continuité d'un soi projeté.
Autrement dit,
maintenant, je pense le monde futur ou passé et je me pense
comme continuité dans ce monde futur ou passé (Pensée du monde et
pensée de soi étant d'ailleurs nécessairement complémentaires).
Il ne peut pas, en effet, être question de continuité du monde sans témoin de
cette continuité.
Pour penser la continuité du monde, il faut que ce témoin soit nous.
Pour que ce témoin soit nous, notre continuité doit être parfaite.
Mais il n'existe pas !
Il est imaginaire. Comment se fait-il que nous nous prenions si aisément et de
façon permanente pour ce quelqu'un qui n'est qu'une fiction ?
Ce quelqu'un, pour exister, a donc absolument besoin du temps psychologique,
projeté, imaginé. (Le futur ou le passé qui n'existent pas)
Ce quelqu'un, pour exister a aussi absolument besoin d'être pensé. C'est un
objet de pensée. (En absence de pensée, il n'est plus question de ce quelqu'un)
La question étant : qui suis-je, qu'est-ce que je vaux, cette pensée sera de nature
morale, psychologique, sociologique, religieux (voire philosophique).
Valeurs humaines, comme on dit.
Notre futur (le monde et nous) doit être conforme aux idéaux, valeurs, modèles
auxquels nous croyons.
Si nous nous projetons, nous nous projetons ainsi, maintenant.
Nous donnons un sens, une valeur, une identité à ce "nous" projeté, maintenant.
La pensée de son propre devenir va constituer la colonne vertébrale d'une
pensée du monde toujours fragmentée, insuffisante, complétée avec beaucoup
d'imaginaire, d'onirisme. (Ah les beaux rêves pour demain !)
Si nous nous prenons véritablement pour ce quelqu'un, si nous sommes
convaincus que nous sommes ce quelqu'un, alors il faut absolument, absolument
que cette projection dans le temps, cette pensée d'être quelqu'un, la légitimité
de cette pensée continuent. Sinon, catastrophe, cataclysme, mort psychologique.
Nous pensions donner un sens à notre vie, nous sommes la marionnette de ce sens,
toujours susceptible de tomber sous la dépendance d'une organisation qui nous
procure de nouvelles (?) raisons de nous penser et de poursuivre notre quête.
La marionnette, mais aussi le souffre-douleur. Plus l'idéal est élevé, plus on y croit,
plus il est investi, et plus les reproches, les jugements de soi-même sont sévères,
plus la vie nous apparaît médiocre, décevante.
Le souffre-douleur, mais aussi une cause de problèmes. Plus nous avons investi
dans nos valeurs, notre idéal, plus notre personnalité en dépend et moins nous
serons ouverts à d'autres visions de l'existence, moins nous serons apaisés
et détendus.
Il peut arriver que nous n'ayons pas du tout le moral, que nous soyons très déçus
par nous-mêmes, que nous nous sentions en faute en pensant à notre vie présente,
voire que nous soyons déprimés.
N'est-ce pas parce que l'idéal réclame des actions d'éclat, marquantes.
Nous ne trouvons pas d'occasions ou de moyens de faire des choses qui nous
mettent sur la voie de cet idéal et nous nous le reprochons amèrement.
Car nous voulons des réalisations, des actions concrètes. Et l'utopie ne trouve
pas sa place dans le maintenant.
La route du rêve, de l'enthousiasme est coupée. L'ego se morfond ou se blesse
lui-même du fait que son vouloir est impuissant.
Tous les idéaux, de quelque nature qu'ils soient, en tant qu'objet de convoitise,
d'acquisition, sont à destination de l'ego.
Le "je" est né d'un manque, du sentiment d'être déficient. C'est même l'expression,
la concrétisation de ce manque.
Comment avons-nous pu nous persuader que notre être était intrinsèquement,
naturellement, déficient, imparfait ?
Il a suffi qu'un jour, nous nous pensions, que nous devenions, pour nous-mêmes,
un objet de pensée, pour que nous soyons capables d'interpréter, de traduire à
notre manière, les appréciations, jugements de nos éducateurs et de les prendre
pour nous.
Et cet objet de pensée, nous, s'est trouvé ainsi qualifié négativement. Un jugement
renvoyant au modèle opposé, nous nous sommes mis à poursuivre l'idéal
correspondant.
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