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C'est dit, c'est admis, il nous manque quelque chose. Nous sommes ainsi. Bien imparfaits, et peu souvent heureux.


Et le manque parle, il parle sans cesse de lui. Plus exactement, il parle sans cesse des raisons pour lesquelles il serait un manque. Il parle de tout ce qui va dans ce sens.

Mais il ne dit jamais qui il est, quelle est sa nature exacte.


L'autre, par définition différent, sait quelque chose que l'on ne sait pas. Il est autre en cela qu'il est constitué d'un savoir que nous ignorons. S'il y a un autre, c'est que nous ne possédons pas ce savoir.

(« Celui qui diffère de moi, loin de me lèser, m'enrichit » disait ST EXUPERY . Phrase beaucoup reprise dans certains milieux. Enrichir qui ?)


Si ce savoir est en rapport avec notre nature humaine, avec "qui nous sommes", ou "qui nous devrions être", c'est la preuve qu'il nous manque quelque chose pour être mieux ou plus heureux.


C'est une nouvelle condition à satisfaire pour abolir ce manque à être. C'est aussi un report, un sursis : l'occasion de remettre à plus tard le rendez-vous direct avec soi-même, la mise à l'écart des autres, pour regarder en face ce manque. L'idée de l'autre est aussi un alibi, une excuse pour ne pas s'assumer seul.


L'autre est indispensable au manque. L'autre est indispensable à l'idée de ce que nous sommes.


On peut le dire autrement.


Quand nous parlons de nous ou pensons à nous, nous avons besoin de faire un détour par une sorte de sens commun : des idées, des valeurs trouvées chez les autres. Pour prouver quelque chose à notre sujet, nous nous appuyons sur une sorte d'autorité des autres. 

Pourtant, il faut bien l'avouer, quand nous prétendons être en accord avec les idées des autres et nous appuyer sur cette autorité, nous ne sommes pas très honnêtes. L'identité de point de vue est un peu extorquée. La compréhension de l'autre est rien moins qu'évidente.

Non, ce détour permet de prendre les autres à témoin du fait que nous cherchons chez les autres nos repères, de témoigner de notre participation à ce mouvement général..

Manifestation du manque et dépendance à l'autre pour être ce que l'on est.


Une autre façon encore d'aborder la question.


Nous savons défendre nos interêts, protester quand nous avons été lésés, désavantagés, par rapport à d'autres. Là aussi, nous nous pensons à l'aide du système de pensée des autres et non pas en fonction de nos véritables désirs. Ce qui signifie que nous avons épousé ce système, nous l'avons fait nôtre, nous sommes l'enfant de ce système.
 

Et si c'était le contraire de tout cela ? Nous pourrions être victimes d'un conditionnement. Conditionnés à croire que l'autre sait des choses que nous ignorons, conditionnés à chercher notre vérité chez les autres, conditionnés à penser selon un système établi.


A l'autorité naturelle des parents sur les enfants impressionnables et candides vient bientôt s'ajouter l'importance que les adultes exigent que l'enfant donne à leurs paroles puis le rôle de toutes les institutions qui font des figures d'autorité et de leurs paroles un but, un modèle, une exigence, un idéal, un repère indépassable (tout un cinéma !).


Le crédit que l'on doit attribuer aux idées quand elles viennent des autres est bien installé.
 

L'idée d'un autre (un autre en tant qu'idée ou objet de pensée) supérieur à ce que l'on est va avec l'idée d'un soi (un soi en tant qu'idée ou objet de pensée) qui pourrait, qui devrait être amélioré. 


Qu'est-ce que c'est que cet autre supérieur en lequel on croit ? Quel est ce savoir sur « qui nous sommes » qu'il détiendrait et qui nous manquerait ? Quel est ce savoir sur qui nous sommes qui lui permettrait, lui, d'être supérieur à nous ?

Si c'est un savoir, c'est l'application de ce savoir qui lui permet d'être supérieur. C'est en tant que produit d'un savoir, d'une volonté qu'il nous serait supérieur. Cela pourrait être aussi parce qu'il est capable de se produire grâce à un savoir.


L'autre est le manque et le sursis à l'éveil. Est-ce l'être supérieur vraiment désiré : la capacité de se produire ou le produit d'une pensée ?

 
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