Heureux les pauvres en esprit,
car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux les doux,
car ils recevront la terre en héritage.
Heureux les affligés,
car ils seront consolés.
Heureux les affamés et assoiffés de la justice,
car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux,
car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs,
car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix,
car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux les persécutés pour la justice,
car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous si l'on vous insulte, si l'on vous persécute
et si l'on vous calomnie de toutes manières à cause de moi.
Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux."
Passons sur le fait que des paroles comme «heureux les doux», «heureux les affligés», «heureux les persécutés» et la promesse d'une récompense «dans les cieux» sont propres à susciter des générations de victimes consentantes, d'opprimés dociles et de tyrans heureux.
Nous sommes obligés de penser que l'orateur sait de quoi il parle, c'est à dire qu'il sait ce qu'est un pauvre en esprit, un persécuté, un doux, un affamé ou
assoiffé de justice, un miséricordieux, un coeur pur etc
Un fait certain, c'est que nous avons là des phrases, des mots. Un autre fait certain, c'est que ces mots nous sont adressés. Un dernier fait certain, c'est que nous sommes censés savoir de quoi l'orateur parle.
Cela suppose que la pauvreté en esprit, la justice, la miséricorde, la paix etc puissent être identifiées par chacun de nous. Cela suppose aussi que cette pauvreté en esprit, cette miséricorde puissent être reconnues comme telles par tout le monde.
Il y a, par exemple, dans la conclusion qui est le point d'orgue du sermon :
« Heureux êtes-vous si l'on vous insulte, si l'on vous persécute
et si l'on vous calomnie de toutes manières à cause de moi.
Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux.»
une description, un tableau : insulte, persécution, calomnie de toutes les manières «à cause de moi».
Et il y a quelqu'un qui est défini, caractérisé par ce tableau, quelqu'un qui est compris dans ce tableau «si on vous», «soyez» «persécuté» «calomnié»,
récompensé.
Mais à qui l'orateur s'adresse-t-il ? Qui que nous soyons, quelle que soit la nature de l'homme, les paroles de l'orateur ne nous identifient en rien, ignorent qui nous sommes. Le tableau est valable pour tout le monde. Pas de différence entre les auditeurs. L'orateur s'adresse à un autre pensé, théorique, à un concept (heureux êtes-vous si) : concept auquel tout le monde est invité à s'identifier ou à ressembler.
Malheureusement, il n'a jamais existé une réalité permanente telle que la pauvreté en esprit, ou la miséricorde, ou la justice etc à laquelle tout le monde pourrait se reporter, se reférer. Chacun en a une vision différente, et qui change. D'autre part, nous pouvons plonger en nous-mêmes, nous ne trouvons aucune réalité que l'on puisse identifier comme la pauvreté en esprit, la miséricorde etc
Ce qu'on ne peut pas trouver, il faut l'imaginer. Nous sommes seulement invités à croire que de telles réalités existent auxquelles fait allusion l'orateur, car ce
qu'il avait à l'esprit, nous ne le saurons jamais. D'où des discussions à perte de vue.
Nous allons reprendre ces paroles à notre compte, en imaginant que chacun de ces mots renvoient à quelque chose qui existe, (alors que nous en avons une compréhension différente), nous allons essayer de ressembler à l'image que nous nous faisons de toutes ces qualités. Objet mental, imaginaire. Mais nous n'allons pas nous identifier au même objet. Chacun s'efforcera d'être doux, affligé, miséricordieux etc à sa manière ayant une idée de la pauvreté ou de la miséricorde particulière.
Donc ces paroles nous invitent à nous penser, à incarner un concept . Mais c'est uniquement à partir du moment où nous reprenons à notre compte et croyons ces paroles qui ont «nous» comme objet (heureux êtes-vous) que nous pensons qu'elles s'adressent à nous.
A partir de références communes imaginaires auxquelles nous croyons, nous devenons un concept.
Mais n'importe quels propos auxquels nous adhèrons, et qui nous visent, nous font nous penser, nous transforment en objet de pensée.
Rien de tout cela ne fonctionne si nous ne pensons pas. C'est une affaire de pensée, la pensée serait notre nature profonde, notre plus haute vocation. Alors
qu'elle est passagère et conditionnée.
Maintenant, nous avons une image en ligne de mire qui suscite notre volonté et notre réussite personnelles, qui est notre vérité (le royaume est à eux) , une vérité que l'on possède (elle est à destination d'un détenteur du savoir), que l'on défend contre les autres vérités, qui est une sorte de garantie («votre récompense») , de réconfort, une vérité dont on peut s'enorgueillir. Cette vérité est discriminante, excluante (série de conditions) : tout ce qui ne sera pas elle sera erreur. Le jugement sépare, divise, oppose.
Ce concept que nous essayons d'incarner peut être comparé à un autre concept.
Un objet de pensée est, par définition, séparé du monde et des autres, isolé, de par sa nature mentale, imaginaire, de par son caractère fini, défini, de par le fait qu'il n'existe qu'en se différenciant. Plus la pensée de soi est forte, investie, plus la séparation est profonde.
Cela nous rend-il meilleurs ? Cela rend-il plus purs de nous appuyer sur des critères imaginaires ?
L'objet d'une pensée (La parole de l'orateur reprise à notre compte) est une autre pensée, un concept. Sommes-nous donc un concept d'ailleurs transitoire, instable
? Est-ce qu'un concept a une existence réelle ? Ce concept est notre création. Ne sommes-nous pas bien plus que le produit de notre propre pensée ? Pour qui est ce concept, cette image, cet objet
de pensée ? Nous en sommes conscients.
C'est la structure fondamentale de notre asservissement : un maître prétend (de son propre chef) détenir les conditions de notre reconnaissance, de notre acception, de notre existence. Il prétend (de son propre chef) ne reconnaître qu'une production de nous suite à une pensée de nous si elle est conforme.
Mais tout repose sur le crédit que l'on veut bien accorder au supposé orateur.
C'est bien beau de rêver au ciel, mais ici et maintenant, nous voyons les conséquences d'un tel message : la souffrance intérieure (pour ne pouvoir correspondre à
cette utopie) et la souffrance extérieure (pour faire triompher ou défendre ces idées) l'une et l'autre se renforçant.
Le drame est cette volonté appliquée à soi-même et aux autres.
Quelle folie de voir dans des mots, un absolu !
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" En fait, toutes choses apparaissent d'elles-mêmes dans la conscience qui est toujours
dans une ouverture totale. La conscience ne dit jamais "je veux ceci" ou "je ne veux pas cela" . Elle ne dit rien parce qu'elle accueille en permanence tout ce qui se présente en
son champ " (Francis LUCILLE)
LES BEATITUDES LES BEATITUDES LES BEATITUDES LES BEATITUDES LES BEATITUDES LES BEATITUDESLEE
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