L'enjeu, c'est la séparation. Tout particulièrement quand l'enjeu concerne soi-même.
L'enjeu, c'est quelque chose à gagner ou quelque chose à ne pas perdre. C'est le but. Ce quelque chose a nécessairement de la valeur, du prix, pour celui ou ceux qu'il concerne.
Cet enjeu peut être fixé par quelqu'un d'extérieur (exemple un diplôme) ; il peut être choisi, d'un commun accord, par les membres du groupe (sport) ; il peut ressembler à un but que l'on s'est
soi-même fixé (j'ai décidé de perdre 3 kilos !)
Mais se fixe-t-on jamais un but, choisit-on jamais un enjeu indépendamment des autres, de la société ?
La société, qu'est-ce d'autre qu'une série ou un ensemble d'enjeux ? L'éducation d'un enfant ne consiste-t-elle pas à lui fixer une suite interminable
d'enjeux, ceux-là même que la société a définis ?
Il est évident que pour remporter la mise, pour atteindre l'objectif, de façon générale, il faut faire appel à toutes ses facultés dans le domaine considéré, concentrer son énergie, ne pas perdre
de vue l'objectif, ne pas se laisser distraire par autre chose, par les autres. La victoire comme la défaite sont jugées comme plus ou moins personnelles du fait de cette mobilisation. Les
compliments comme les jugements sont plus ou moins pris personnellement.
Cette séparation est cependant limitée, partielle, superficielle et temporaire quand les facultés ou capacités sollicitées sont limitées, circonscrites. Personne ne
s'identifie totalement à celui qui a réussi ou échoué dans un domaine particulier.
La séparation d'avec les autres devient permanente quand l'enjeu est soi, "ce qu'on est", et quand cet enjeu est inaccessible. Ce ne sont plus certaines facultés, capacités, certains talents qui
sont sollicités, c'est la nature, l'identité de la personne. C'est la vérité de soi qui est censée être mobilisée, révélée, jugée. C'est soi tout entier qui est séparé dans cette quête
personnelle.
Ëtre quelque chose est toujours inaccessible. Même si on arrivait à définir clairement l'enjeu, le but, et à le rendre accessible, il n'en resterait pas moins que la nature de "soi" resterait
inconnue. On ne saura jamais si "soi" est enfin et toujours ceci ou cela. Donc c'est vain. (Il ne reste plus qu'à avoir une totale confiance dans celui qui vous dira qui vous êtes. Dépendance
totale)
Mais pourquoi faudrait-il être comme ceci ou comme cela ? Pourquoi soi devrait-il être l'enjeu ? Pourquoi nous soucier de qui nous sommes ? Depuis quand et pourquoi nous soucions-nous de
qui nous sommes ? ? ? ? ?
Est-ce parce qu'une idée de soi serait la vérité - la vérité universelle, transcendante - serait l'enjeu, le but, les valeurs que nous devrions atteindre ?
Nous ne la connaissons même pas bien. Il est évident qu'elle change avec les individus, les groupes, les cultures. Il est évident qu'elle ne nous a pas vraiment convaincus. Au fond de nous-mêmes,
nous ne donnerions pas notre chemise pour elle. Nous doutons d'elle.
Et pourtant, nous avons vu que nous sommes esclaves de notre fidélité ou conformité à ces idéaux. Nous avons vu que nous nous définissons par rapport à eux ou que nous interprétons le monde en
fonction d'eux. (Articles " Y être pour quelque chose" , "A qui est-ce, acquiesce")
L'idée qu'il existe une vérité de soi suppose un savoir (comme pour le diplôme ou le sport). Autrement dit: notre vérité suprême serait dans un savoir. Le savoir est
notre but suprême, la vérité ultime de notre vie. L'enjeu devient : le contrôle de soi en fonction d'un savoir, pour obéir à un savoir.
Une vérité de référence concernant ce qu'on doit être impose le contrôle de soi pour être le plus conforme possible et ne pas perdre le but de vue.
Mais en amont de cela, le contrôle sur la base d'un savoir procure une sensation de maîtrise, de puissance - c'est la volonté dont nous parlions dans l'article
précédent - apporte la conscience d'exister (conscience réfléchie) et la reconnaissance, l'amour des autres pour peu que le soi, produit du contrôle, les agrée.
Autosatisfaction et approbation conjuguées.
Ce sentiment de puissance lui-même est d'ailleurs encouragé et approuvé. Savoir que l'on existe est gratifiant, savoir répond à une demande, le produit de ce savoir apporte la
reconnaissance.
Comment ne pas embrasser cette foi dans le savoir ?
Séparation assurée et profondément enracinée. Le sentiment de puissance et l'approbation suffisent, peu importe le savoir, du moment qu'il y en a un. Mais il en
faut un.
Peut-on cesser de tirer parti du monde, des idées, des paroles pour savoir qui on est, pour s'orienter, s'améliorer ? Peut-on cesser de chercher des repères, peut-on abandonner tous les
« comment » qui supposent toujours un savoir et un contrôle de soi ? Peut-on cesser de s'accrocher à des pensées, d'en faire des points d'appui ? Peut-on cesser complètement de vouloir
savoir qui on est et où on en est ? Peut-on abandonner tout contrôle de soi ?
Toute la socio-culture, toute notre histoire, notre mode de penser s'y opposent. « Cela demande du courage de ne pas savoir quelle voie prendre ou comment être. Se soumettre à des règles et des conditions semble beaucoup plus facile « (Unmani Liza HYDE .- Die to Love)
Du moment que soi devient, pour soi, un enjeu de savoir, il y a séparation.
Concentration, tension de soi vers le but et conscience de cette tension, séparation d'avec les autres ou abstraction des autres , personnalisation des résultats supposant la liberté de choix et
le mérite de faire le bon choix, appropriation et sentiment de sa responsabilité personnelle dans la réussite ou l'échec et identité et ses attributs.
Il semble que nous soyons l'origine et la fin, comme si nous avions juste besoin que l'on nous fournisse un miroir, un support de reflection.
En réalité, c'est le miroir qui mène le jeu.
Quand il y a un enjeu, c'est de soi que l'on tire toute l'énergie, c'est en soi que se produit son déploiement. Quand l'enjeu est soi, cela signifie qu'un certain soi devient un but, quelque
chose d'accessible. Il faut donc pour cela qu'une entité « soi » existe et se bonifie.
Or les deux "soi" dont nous parlons ne sont pas les mêmes. Le premier est une faculté commune à tous les êtres. Elle est déjà là. C'est une fonction vitale. Le second est un objet de pensée,
virtuel par conséquent. Produit de la socio-culture, il a attiré à lui, réquisitionné toute notre énergie vitale.
Cet objet ou entité-soi virtuel, irréel, doit tout à notre investissement : « « La soi-disant réalisation du soi est la découverte par vous-même et pour vous-même qu'il n'y a pas de
soi à découvrir » (U.G. - Rencontres avec un évéillé contestataire .- Ed. Les Deux Océans)
Commentaires